CHAPITRE III

Les souvenirs se bousculaient dans sa tête.

Il se rappelait de son père, quand il était chef de clan et responsable de son peuple ; il avait réussi à garder du temps pour son fils, et à lui apprendre ce qu'il pouvait.

Il se rappelait de Duncan, mourant dans ses bras, conscient qu’il était un jouet entre les mains du fils de Tynstar.

Donal comprit qu'il l'était, lui aussi.

— Non ! hurla-t-il. Je ne suis... pas...

Il s'éveilla en sursaut et il entendit cliqueter les fers qui l'attachaient à la couchette du bateau.

Oui, il se rappelait tout maintenant : comment Strahan l'avait capturé, se servant de Lorn pour faire de lui un prisonnier obéissant.

— Dis-moi, Donal, fit la voix du garçon, pourquoi a-t-il été si facile de te prendre ?

Donal avala sa salive. Il n'avait aucune intention de répondre à Strahan.

— Toute ma vie, mon père m'a appris que les Cheysulis ne se rendaient pas sans combattre. Pourtant tu es tombé entre mes mains sans faire d'effort pour te libérer... ( Les sourcils noirs de Strahan s'arquèrent. ) Est-ce un exemple du pouvoir du lien-lir ? Mais Lorn n'est pas encore mort, simplement... enfermé.

Donal savait très bien ce que le loup endurait. Il le sentait comme s'il se fût agi de lui-même ; faiblesse, désorientation, faim, soif, fièvre. Tant que Lorn souffrirait, Donal éprouverait les mêmes symptômes.

Le garçon approcha de la couchette.

— J'attendais mieux de ta part. Tu m'avais fait croire que tu étais un guerrier, mais je ne vois qu'un homme faible, pris dans mes filets. ( Il approcha encore. ) Où est l'épervier, Donal ?

Donal perçut le changement de ton de Strahan. Il était encore jeune, mais il avait à sa disposition les arcanes de l'autre monde.

— Taj est mort.

Strahan rit.

— Penses-tu que je vais croire ça ? Je sais ce que signifie la mort d'un animal-lir, Donal. Je n'ignore rien de la folie qui s'ensuit.

— Taj est mort.

— Ne me sous-estime pas ! dit Strahan, rouge de colère. Bon, admettons que Taj soit mort. Comme il te reste le loup, tu n'as pas besoin de suivre le rituel de mort. Mais Lorn est... très malade. Pourtant, tu n'es pas fou. Avec un de tes lirs mort et l'autre si près de trépasser, tu ne devrais plus avoir ta santé mentale.

— Quels mensonges Tynstar t'a-t-il racontés ?

— Aucun, dit doucement le garçon. Je sais tout. Un Cheysuli sans lir perd l'esprit. Comme vous êtes une race arrogante, vous ne supportez pas de voir un guerrier devenir fou. Donc, vous avez créé une cérémonie qui n'est qu'un suicide déguisé. Oh, oui, je connais vos tabous ! Je sais qu'un guerrier ne s'abaisserait jamais à s'ôter la vie. C'est pourtant ce qu'il fait quand son lir est mort.

— Non...

— Oui ! Oublies-tu que j'ai gardé ton père prisonnier ? Je sais tout ce qu'il y a à savoir.

— Mon jehan n'était pas un jouet, c'était un homme ! Tu ne l'as pas vaincu ! C'était un homme, pas une bête, ni une chose !

— Oui, je l'ai vaincu. Et toi, du même coup.

— Mon jehan était Duncan des Cheysulis, de la lignée des anciens Mujhars, au temps où le trône du Lion nous appartenait...

— Nous appartenait, oui, répéta Strahan. Mon père m'a appris que le trône du Lion avait été à nous, les Cheysulis et Ihlinis.

— Non ! cria Donal. Le Lion a toujours été cheysuli ! Tynstar t'a raconté des histoires...

— Mon père a dit la vérité, fit Strahan. Et même s'il mentait, crois-tu qu'il aurait admis notre parenté avec les Cheysulis, si ce n'était pas nécessaire ?

— Si c'était vrai, cracha Donal, le sang cheysuli serait la seule chose susceptible de vous sauver !

Les lèvres de Strahan se retroussèrent sur un sourire de mépris.

— Dans ce cas, mon seigneur, considère-nous comme presque sauvés !

— Kureshtin, jura Donal.

Mais le garçon avait quitté la cabine.

Le prince ne savait pas où était Lorn. Il s'était réveillé à bord d'un vaisseau, encore assommé par la décharge d'énergie que lui avait envoyée Strahan. Il savait que Lorn vivait encore parce que le lien était intact. Son Sang Ancien lui permettait de converser avec son lir en dépit de la présence des Ihlinis, mais il ne parvenait pas à percer les souffrances du loup.

Il était seul.

Une fois de plus, il chercha Taj dans le lien-lir, même si l'épervier était sans doute trop loin pour l'entendre. Avec son autre lir en liberté, il lui restait une chance.

Mais il ne reçut aucune réponse. Il se détacha du lien mental, espérant que Lorn allait se remettre.

Puis il attendit.

Quand Donal fut amené sur le pont, sous bonne garde, il vit tout de suite où Strahan l'avait conduit.

Par les dieux ! Croit-il pouvoir tenir l’Ile de Cristal ? C'est un fief cheysuli !

Strahan était près de lui, enveloppé d'un manteau écarlate bordé de fourrure, aussi beau que ceux qu'on portait à Homana-Mujhar.

— Quand tu m'as amené ici pour la première fois, tu pensais recueillir un orphelin des rues. ( Il rit. ) Je t'ai bien trompé, avec mes histoires de peur et de démons ! J'ai fait de ce lieu mon île. Ici, j'ai des Atviens et des Ihlinis pour me servir. Qu'en penses-tu, guerrier ?

Donal ne répondit pas. Ce qu'il voyait et ce qu'il savait entraient en conflit dans son esprit. Devant lui se tenait un garçon menu et délicat, encore loin de l'âge adulte, et qui se réclamait pourtant de tous les pouvoirs des Ihlinis.

Tynstar a mis trois cents ans à apprendre son art. Strahan est un enfant. Que sera-t-il dans cent, deux cents ans ?

Les gardes atviens poussèrent Donal sur le quai. Le Cheysuli regarda Strahan diriger le déchargement. Il espérait voir un signe indiquant que les dieux surveillaient ce que l'Ihlini faisait, mais il ne sentit rien.

Comme s'il avait lu dans ses pensées, Strahan se tourna vers lui.

— Où sont tes anciens dieux maintenant, métamorphe ? Comment ont-ils pu laisser cela arriver ?

Donal garda le silence. Si Lorn guérissait, si Taj entendait son appel, peut-être pourrait-il s'échapper. Mais il n'avait aucune certitude.

— Ton loup, Donal.

Le Cheysuli fit un pas en avant. Il vit une caisse de bois qu'on faisait descendre sans précaution de la passerelle ; un jappement étouffé s'en échappa.

Le garçon fit signe aux gardes.

— Laissez-le aller. Je veux qu'il soit confronté à un lir mourant.

Donal tituba jusqu'au coffre. Il passa un doigt dans la minuscule ouverture qui laissait circuler l’air et toucha un museau fiévreux.

Lorn ! Que t'a-t-il fait ? Tu ne dois pas mourir !

Pas d'eau... Pas de nourriture... Presque pas d'air...

La voix mentale du loup était très faible.

Lorn... Ne meurs pas, je t'en supplie...

C'est mieux ainsi. Je m'affaiblis d'heure en heure. Il y a une autre raison...

Aucune raison ne justifie d'abandonner la lutte ! dit Donal. Es-tu devenu fou ? J'ai besoin de toi !

A mesure que je m'affaiblis, tu perds tes forces toi aussi. Ne le nie pas, je le sens dans notre lien-lir. Si tu cèdes, l'Ihlini aura sa victoire. Mais si je meurs, tu seras libre. Il te reste Taj...

C'était la vérité. Depuis le début de sa captivité, Donal sentait que ses forces déclinaient en même temps que celles de son lir.

Lorn... Je ne te laisserai pas mourir.

— Viens, dit Strahan, il est temps que tu ailles visiter tes nouveaux quartiers.

Des mains l'arrachèrent au coffre. Donal essaya de frapper les gardes, mais ils étaient bien préparés. Le Cheysuli se figea quand il entendit un jappement de douleur.

Lir ?

Il se retourna et vit la pointe de l'épée qui avait pénétré dans l'étroite ouverture.

— Obéis. Accompagne mes serviteurs sans faire d'histoire.

— Et s'il meurt ? Comment t'assureras-tu de mon obéissance ?

Strahan sourit.

— S'il meurt, ta volonté mourra avec lui. Tu vivras encore un peu à cause de l'épervier, mais quand j'en aurai fini avec toi, tu accueilleras la folie comme une bénédiction !

— Mon seigneur, regardez ! dit soudain un Atvien en pointant un index vers le ciel.

Un épervier se dirigeait vers le quai.

Taj ! cria Donal. Va ! Préviens Finn et les Cheysulis. Dis-leur que je suis prisonnier du fils de Tynstar, le gamin que nous croyions être Sef..

— Par le Seker, c'est son épervier ! hurla Strahan. Je vais tuer ses deux lirs !

— Taj ! cria Donal. Pars !

Strahan posa la pointe de son épée sur la gorge de Donal.

— Je te connais, Cheysuli. Si tu essaies de prendre ta forme-lir, je t'égorge sur place.

— Si tu me tues, tu perds ton Mujhar apprivoisé, dit Donal avec un sourire féroce.

— J'ai l'intention de te remplacer un jour, lâcha Strahan. Le plus tôt sera le mieux.

Donal vit les doigts du garçon crépiter. De leur extrémité sortit une lumière aveuglante d'un pourpre foncé.

Il vise Taj, comprit Donal.

Il se jeta sur l'Ihlini et détourna le dard de lumière. Le sentant brûler sa chair. Puis le feu mourut, car le garçon haletait, à demi étouffé sous le poids de Donal.

Des mains agrippèrent le Cheysuli qui faillit tomber du quai quand les soldats le poussèrent loin de Strahan.

Il vit que Taj s'éloignait en direction de la terre et poussa un soupir de soulagement.

Strahan se remit debout.

— Tu paieras pour ça, sois en sûr, dit-il d'une voix tranquille.

Puis il leva les deux bras comme s'il invoquait un dieu. Donal pensa qu'il appelait Asar-Suti. L'air noircit autour des mains délicates du gamin.

Strahan rit.

— Aimerais-tu rencontrer mon lir ?

Donal frissonna.

— Les Ihlinis n'ont pas de lir...

— Non ? Oh, peut-être n'est-il pas exactement un lir, mais il est fait de la même substance. Il vient des portes d'Asar-Suti. C'est un démon si mignon...

La fumée noire et les flammes devinrent un immense faucon pèlerin.

— Sakti ! cria Strahan. Elimine ce lir pour moi !

— Taj, vole ! hurla Donal.

Le démon volait plus vite que Taj. Il arriva sur l'épervier, frappa de ses serres incurvées. Une d'elles perça le bréchet du Lir

Taj tomba.

Taj... Taj...

Il dérivait. Il rêvait. Il savait qu'il devenait fou.

Lir...

Il pleurait. Il ne pouvait pas s'en empêcher.

Le Vagabond, disait Evan. Tu vas partir en voyage. Le Bouffon et le Charlatan ; ceux qui ne sont pas ce qu'ils semblent être...

Emprisonnement. Le Bourreau.

Pourquoi ne pas demander à l’Ellasien de te dire ta destinée ?

Il dormit.

Il dériva.

Les Premiers Nés ont donné naissance à une seconde race.

Ils ont engendré les Ihlinis...

Qui se sont croisés avec les Cheysulis...

— Non !

Il s'éveilla en hurlant « Non ! ». Personne ne l'entendit.

Pendant longtemps, il oublia qui il était et pourquoi Strahan le retenait prisonnier.

Puis les souvenirs lui revinrent.

Il était seul, enfermé dans une pièce contenant un lit confortable, un banc et une table. Il avait les poignets enchaînés, mais il était libre de se déplacer dans la pièce.

Libre.

Cela le fit presque rire.

Il ne pouvait pas atteindre Lorn. Quelque chose bloquait leur lien, mais ça n'était pas le vide absolu de la mort. Le loup était encore en vie, pourtant Donal ne parvenait pas à le toucher.

Il essaya de garder trace des jours écoulés en gravant des runes avec sa ceinture dans le bois du lit. Mais c'était difficile à cause de la lumière, vraiment étrange. Au bout d'un certain temps, il perdit le compte.

Il mangea et but.

Il était seul.

La porte s'ouvrit.

C'était Strahan...

... Avec Finn et Evan.

Le garçon éclata de rire.

— Je suis heureux de vous réunir, maintenant que je vous tiens tous !

— II... vous a... capturés ?

— Evan et moi sommes venus te sauver, dit Finn, réprobateur.

L'Ellasien sourit.

— Tu pourrais au moins nous exprimer ta gratitude.

— Mais... dit Donal. Pourquoi êtes-vous venus seuls ?

— Ça nous a paru une bonne idée...

Donal foudroya Evan du regard.

— Que va penser le roi Rhodri quand il apprendra que son fils s'est comporté comme un imbécile ?

— Que je suis un imbécile, et tant pis pour moi, sans doute... Mais je vois qu'une longue captivité n'a pas amélioré ton caractère...

— Combien de temps ai-je été prisonnier ? demanda Donal, sentant sa bouche se dessécher.

Personne ne répondit.

— Ça a marché ! s'exclama Strahan. Tu as perdu le compte ? Tu n'as pas vu les saisons passer ? Je t'ai fait tout oublier, même la date ! Même ton nom ! Te souviens-tu du nombre de fois où tu m'as supplié de te le dire, de te donner un miroir, parce que tu te croyais devenu comme Duncan, mi-bête mi-homme ?

— L'hiver est venu et il a passé, dit Finn doucement. Donal, peu importe. Il est temps de partir, maintenant.

— De partir ? fit Strahan. Qu'est-ce que vous racontez ? Vous êtes mes prisonniers !

Il tendit la main et dessina dans l'air une rune pourpre.

Finn plongea la main dans sa bourse et en sortit un caillou rond et gris avec une rayure noire.

— Tu as perdu une de tes pierres magiques, gamin ! En sais-tu assez pour avoir peur ?

Strahan sembla comprendre la menace ; au bout de ses doigts, la rune mourut. Il recula.

— Je ne pense pas que tu aies les autres cailloux avec toi ? dit Finn nonchalamment.

Strahan fit demi-tour et partit en courant.

— Allons-y, avant qu'il ramène les autres pierres. Ensemble, elles augmentent son pouvoir. Séparées, elles sont une arme contre le sorcier qui les a taillées. Viens. Si tu tardes plus, je finirai par croire que tu as envie de rester !

— Il faut libérer Lorn.

— Nous le trouverons, affirma Finn.

Ils descendirent dans les entrailles du château, de plus en plus bas, guidés par l'instinct de Donal. Enfin, ils arrivèrent devant une porte de bois.

— Il est là ! cria Donal. Je peux le toucher.

Finn ouvrit la porte, qui n'était pas fermée.

— Storr, dit-il.

Le loup était arrivé avant eux et il tenait un garde en respect.

Lorn était enfermé dans une minuscule cellule. Il était couché sur le côté, sur une litière de paille souillée. Sa langue pendait entre ses mâchoires.

Mais il respirait toujours.

Donal s'agenouilla à côté de lui.

Lir, je ne te laisserai pas mourir, dit-il. Je t'ordonne de vivre !

Ce sont les lirs qui commandent les Cheysulis, dit Lorn.

Les doigts de Donal agrippèrent la fourrure ternie.

Vas-tu survivre ?

Tu as encore besoin de moi, souffla Lorn.

Donal soupira de soulagement.

Je ne pourrai pas supporter que tu meures, dit-il.

Puis, à haute voix :

— Su’fali, tout ira bien. Il va se remettre.

Finn se pencha et prit le loup dans ses bras.

— Je vais le porter. Tu n'es pas en très bon état toi-même. ( Il se redressa et fit un signe à Evan. ) Assure-toi qu'il nous suive, Ellasien. Nous nous sommes assez embêtés pour venir le chercher.

Evan sourit.

— Viens, Donal. Il faut voler un bateau pour partir d'ici.